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All news Cherche informaticiens désespérément

Les entreprises peinent à trouver les spécialistes en informatique dont elles ont besoin. Et les écoles forment trop peu de monde.

En matière d’emploi, le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) a le vent en poupe. Aujourd’hui, près de 200 000 personnes travaillent dans ce domaine d’activité, ce qui en fait le sixième champ professionnel de notre pays.

Depuis 2011, la branche a créé 21 000 places de travail en Suisse, ce qui représente une augmentation de 12% des effectifs, selon une étude de l’organisation ICT-Formation professionnelle Suisse. Un tiers d’entre eux travaillent dans des sociétés qui fournissent des services TIC, les deux autres tiers des spécialistes sont engagés au sein des entreprises qui utilisent les services TIC. Autant dire qu’on les retrouve dans tous les secteurs d’activité de l’économie privée ainsi que dans l’administration publique. La croissance du secteur est continue et tout laisse à penser que la tendance va se poursuivre dans les prochaines années. A noter que le secteur des TIC est très masculin puisque les femmes ne représentent que 10% du personnel qualifié.

Et pourtant la pénurie est récurrente et l’aggravation de la situation est programmée. «Rien que pour pallier la fluctuation naturelle du personnel (ndlr: changements d’orientation, retraites, congés, etc.) , il nous faut 10 000 nouvelles personnes qualifiées par année, calcule Albin Baptista, président du Groupement romand informatique (GRI), la plus importante association professionnelle romande dans les domaines des nouvelles technologies. Or la Suisse forme en moyenne 3000 nouveaux diplômés, toutes formations confondues. Il manque donc 7000 spécialistes chaque année, une carence qui s’accumule. Et c’est sans compter sur la croissance intrinsèque du secteur.» Résultat: le GRI estime qu’il faudra 87 000 nouveaux spécialistes d’ici à 2022.

Le secteur ne perçoit pas encore les effets de l’acceptation de l’initiative contre l’immigration de masse acceptée par le peuple suisse le 9 février dernier. «Mais on en connaît les conséquences à venir», assure Albin Baptista. Le GRI prévoit que la limitation de l’embauche de spécialistes étrangers va doubler la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Il appelle les autorités à tenir compte de ce besoin en personnel lors de la fixation des contingents pour permettre à la branche des TIC de continuer à engager les spécialistes étrangers dont l’économie suisse a besoin. Des employés principalement en provenance des pays limitrophes.

Besoins énormes
Le manque de personnel est assez homogène en Suisse, avec quelques nuances toutefois. «Les banques et les assurances peinent à trouver les nombreux informaticiens dont elles ont besoin, explique Albin Baptista. Dans le secteur secondaire, le manque est moins flagrant. Ce domaine emploie beaucoup de personnes qui ont des compétences techniques poussées. A l’interne, les informaticiens peuvent faire appel à eux ponctuellement en cas de nécessité.»

Le manque varie aussi en fonction de l’activité des spécialistes. «Deux domaines sont en pleine expansion, indique le président du GRI. Le premier concerne le développement dans les applications pour les smartphones et les tablettes. En Suisse, cette activité est principalement basée à Zurich. C’est donc sur les bords de la Limmat que le manque de développeurs se fait sentir. Le second domaine a trait à l’optimisation et à la rationalisation des processus dans les entreprises, qui cherchent constamment à augmenter leur productivité et leur compétitivité. Ce travail est réalisé par des chefs de projet. C’est ces personnes qui font notamment défaut en Suisse romande.» Le président du GRI pointe également un troisième domaine qu’il voit croître rapidement: l’informatique liée à la sécurité, pour laquelle les entreprises s’arrachent les rares spécialistes formés.

Délocalisation parfois impossible
Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, le secteur des TIC ne se délocalise pas aussi simplement que ça. «L’informatique a besoin de spécialistes de proximité qui s’occupent des infrastructures et des ordinateurs des utilisateurs, explique Albin Baptista. Ces emplois ne peuvent pas être délocalisés. Les entreprises rechignent aussi à confier à l’extérieur leurs activités informatiques stratégiques.»

Trop peu de jeunes formés
S’il manque des informaticiens, pourquoi ne pas en former davantage en Suisse? On est encore loin du compte. «Dans les cantons de Vaud et de Genève, nous organisons des tests d’aptitude pour des élèves à la recherche d’un apprentissage en informatique, indique Albin Baptista, président du Groupement romand informatique. Plus de 400 jeunes le réussissent. Mais nous ne pouvons leur offrir que 70 à 80 places d’apprentissage.»

Les jeunes se tournent donc vers les écoles. «Nos étudiants n’ont aucun problème pour trouver une place de travail au plus tard six mois après la fin de leurs études, assure Eduardo Sanchez, doyen du département des technologies de l’information et de la communication de la HEIG-VD, à Yverdon, une école qui a vu le nombre d’étudiants en informatique doubler depuis deux ans. De plus, les industries apprécient la qualité de leur formation professionnalisante. Les diplômés des HES sont tout de suite aptes à travailler car les cours sont basés sur la pratique.»

Un accès au monde du travail qui est un atout que n’ont pas les étudiants qui sortent de la filière académique. «Les études sont différentes, explique Eduardo Sanchez. Les universités et l’EPFL enseignent un savoir théorique axé sur la recherche. Mais peu d’étudiants empruntent cette voie au final. Ceux qui sortent avec un master ne sont pas plus recherchés que les étudiants des HES avec un bachelor. Mais ils auront sans doute davantage de facilité à devenir chef de projet.»

Les femmes ne représentent que 5% des étudiants, s’étonne Eduardo Sanchez. «Nous tentons de les attirer dans les métiers techniques. Mais peut-être que l’informatique souffre d’une image de geeks qui ne plaît pas aux jeunes filles?»

Laurent Buschini | Tribune Genève - Emploi | 24-10-2014